Éditorial
  Responsabiliser par le travail.
  La stratégie gouvernementale de lute contre la pauvreté envisage de conditionner le bénéfice d'un minima social à un contrat d'insertion sociale et professionnelle, variante de donnant-donnant qui a échoué partout mais qu'Emmanuel Macron veut promouvoir...


          Le "Président des riches" s'est penché le 13 septembre dernier sur le sort des Français pauvres, et le résultat est parfaitement à la hauteur des discours et de l'action d'Emmanuel Macron depuis son élection à la Présidence de la République. Les plus de 5 milliards d'euros de suppressions et baisses d'impôts consenties aux plus aisés des contribuables ont été effectives en quelques mois et sans contrepartie. En revanche, la stratégie macronienne de lutte contre la pauvreté est plus que financée par l'argent retiré aux prestations sociales des pauvres par la baisse de cinq euros par mois des allocations familiales, la suppression du financement d'Etat de l'Allocation de Solidarité Spécifique versée aux chômeurs de longue durée, de la fin de l'indexation des allocations familiales et pensions de retraite sur la hausse des prix.

Cette stratégie repose sur l'idée centrale de "responsabilisation" des pauvres : dans le discours macronien et plus généralement grand bourgeois, les pauvres le sont parce qu'ils le veulent bien, qu'ils ne font pas d'effort pour s'en sortir, que "le pognon de dingue" qu'on leur donne ne sert qu'à les maintenir dans leur condition. La réalité est évidemment toute autre mais ce discours "jupitérien" ne veut pas la voir puisque l'objectif est de réduire les aides sociales. L'outil sera la responsabilisation : on vous donne une allocation mais en échange vous devez prouver que vous cherchez du travail, que vous faites des efforts permanents qui justifient cette aumône d'Etat. Cette stratégie d'activation a échoué dans tous les pays où elle a été mise en oeuvre, et même en France puisque les bénéficiaires du RMI devenu RSA doivent prendre des engagements.

Ainsi, le Président Macron veut-il réformer les minima sociaux et prestations annexes pour les fondre en un unique Revenu Universel d'Activité. Ce nouveau minimum social doit tout englober : Revenu de Solidarité Active, Allocation de Solidarité Spécifique, Allocation de Soutien Familial, Aide Personnalisée au Logement et allocations logement, prime d'activité, Allocation Adulte Handicapé, etc. Cette fusion permettrait de faire passer dans l'opinion la suppression de l'ASS qui n'est plus financée depuis que la réforme (macronienne) de la cotisation à l'assurance chômage l'a transférée sur la Contribution Sociale Généralisée : 1,4 milliards économisés en douce pour le budget de l'Etat. Devraient s'y ajouter en 2019 deux milliards d'euros de suppression d'aides à l'emploi, et un milliard pour les aides au logement qui s'ajoutera aux deux milliards déjà supprimés en 2018. Les deux milliards "récupérés" pour financer la stratégie de lutte contre la pauvreté sont donc peu en rapport des suppressions de crédits destinés à des actions dont les pauvres sont les principaux destinataires.

Parmi ce gisement d'économies figurent les aides aux personnes handicapées, plus de 11 milliards d'euros, dont près de 10 milliards pour l'Allocation Adulte Handicapé. Prisonnier de sa promesse d'en porter le montant maximum mensuel à 900€ pendant son quinquennat, Emmanuel Macron a trouvé la parade en la fusionnant dans le futur Revenu Universel d'Activité. Les allocataires pourraient conserver un montant équivalent à l'AAH actuelle, mais avec la même contrepartie que tous les autres pauvres, prouver leurs efforts permanents pour chercher du travail à défaut d'en trouver. Parce que le discours de responsabilisation oublie que la privation d'emploi touche près de six millions de personnes dont plus de 500.000 handicapées. Que les offres d'emplois non pourvues (encore faudrait-il que ces offres ne soient pas des arnaques ou de l'exploitation éhontée) ne représentent que 1,7% des demandeurs d'emplois, un pourcentage estimé normal par les spécialistes du marché du travail.

Mais le discours de responsabilisation ne s'inscrit pas dans la réalité de la vie des gens, il est purement idéologique sinon dogmatique. Et rappelle celui que tenait il y a dix ans tout juste un prédécesseur d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République, Nicolas Sarkozy lors de la Conférence Nationale du Handicap : "Aujourd'hui, l'AAH apparaît comme une allocation qui est parfois attribuée de manière un peu arbitraire. Et qui est inadaptée aux besoins des personnes qui ne peuvent pas travailler, aussi bien qu'aux besoins de ceux qui peuvent travailler […] Pour vivre dans la société il faut travailler, il faut aller à l'école, il faut aller à l'université. Sinon on est en dehors de la société." Pour Nicolas Sarkozy hier comme Emmanuel Macron aujourd'hui, on n'existe que par le travail et les personnes handicapées doivent rendre des comptes sur les aides qu'on leur verse. Nicolas Sarkozy n'avait pas osé créer un mécanisme de conditionnement de l'AAH à la recherche active et permanente d'un emploi, Emmanuel Macron atomisera-t-il ce tabou ?


Laurent Lejard, septembre 2018.




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