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Les
assureurs français ont de la suite dans les idées : un an après le rejet
de leur projet de barémisation voici un an, l'Association française
de l'assurance publie en avril 2008, "Le
livre blanc sur l'indemnisation du dommage corporel". Ambition déclarée
: réformer la réparation qui doit être améliorée, les victimes déplorant
la lourdeur des procédures et l'absence de transparence. Des victimes
insatisfaites, en quête d'équité ? C'est aussi notre constat, mais dans
un contexte différent.
Le "livre blanc" fait la part du feu : les assureurs prennent position
sur quelques unes des réformes
préconisées par Yvonne Lambert Faivre : définition d'une mission "officielle",
d'un barème médical de référence, d'un barème de capitalisation officiel...
Encore conviendra-t-il d'être extrêmement vigilant sur le choix de ces
"outils".
A l'évidence, ce "livre blanc" ne défend pas les intérêts des victimes
d'un dommage corporel, mais ceux des assureurs, qui s'efforcent de faire
croire qu'ils sont à l'écoute des victimes et de leur "projet de vie",
expression répétée à 19 reprises ! On ne doit jamais oublier que les
assureurs sont des sociétés commerciales dont la vocation première est
de réaliser des bénéfices. Dans ces conditions, il est difficile de
concevoir que les objectifs véhiculés dans ce "livre blanc", notamment
"le référentiel" et le "projet de vie", permettraient aux victimes d'être
mieux indemnisées. Car à l'évidence, si les victimes obtenaient des
indemnisations plus substantielles, les assureurs s'appauvriraient !
C'est la raison mécanique fondamentale pour laquelle aujourd'hui les
avocats, qui sollicitent sans cesse devant les tribunaux des indemnisations
cohérentes, se les voient refuser par les assureurs. Heureusement, les
juges tranchent dans le respect de la loi et en conscience.
A lire les assureurs, on a tendance à se demander si la justice sert
à quelque chose, car ce document nous expose d'emblée que 95 % des victimes
de la circulation sont indemnisées sans procès ! Ce pourcentage n'est
pas exact, et les assureurs omettent de préciser que les dommages corporels
moyens et lourds sont réglés pour l'essentiel par la justice. Or, ce
sont ces dommages qui coûtent le plus cher. À titre d'exemple, depuis
l'an 2000, les montants des indemnisations ont augmenté globalement
de 6% par an, et pour le seul poste de la tierce
personne cette augmentation atteint 20%. Le poste de tierce personne
correspond à près de 50% des indemnisations allouées. On comprend donc
que, dans l'esprit des assureurs, il faille arrêter l'hémorragie des
dépenses et, par voie de conséquence, ne plus prendre en considération
l'impérieuse nécessité d'une vie plus décente et sécurisée pour les
victimes. Pour parvenir à leurs fins dans cette démarche arithmétique,
les assureurs tentent d'enrayer la voie judiciaire qui a créé des jurisprudences
permettant une meilleure reconnaissance des victimes, une bonne qualité
de vie, de soins et de sécurité, et ce conformément au principe de la
réparation intégrale du préjudice corporel.
Le nombre impressionnant de transactions concerne essentiellement les
petits dommages corporels. Cependant, la jurisprudence dégagée par les
tribunaux est capitale pour toutes les transactions, car elle sert de
référence. Si cette création jurisprudentielle disparaissait, il n'existerait
plus de possibilité d'une transaction équitable pour les victimes. Par
ailleurs, la jurisprudence qui se dégage pour les handicaps moyens et
lourds a permis de valoriser tous les petits dommages. On ne répétera
jamais assez que le juge est le garant de la réparation du préjudice
corporel et des indemnisations qui sont allouées aux victimes, et tout
autant le garant du respect de la singularité de la situation de chaque
victime.
Pour les assureurs, il faut donc trouver le moyen de neutraliser ce
juge qui met à mal la sécurité financière de l'entreprise ! Une solution
: harmoniser par la contrainte en mettant en place des référentiels
indemnitaires. En somme, c'est le retour à une barémisation
qui n'ose plus dire son nom. Et comme il ne faut pas perdre de temps,
nos assureurs les ont déjà préparés et proposés à la Chancellerie...
Par ailleurs, les assureurs tentent de prendre une place importante
dans l'évaluation du dommage corporel en se présentant comme partenaires
du "projet de vie" des victimes, projet de vie qu'ils se croient autorisés
(selon quelles compétences reconnues ?) à mettre en place. D'une manière
étonnante, ils vont même jusqu'à affirmer : "Dans le cadre de la loi
du 11 février 2005, les assureurs souhaitent s'impliquer dans l'élaboration
du projet de vie de la victime". Ils tentent donc un rapprochement avec
les Maisons Départementales des Personnes Handicapées (M.D.P.H). Peut-on
concevoir que les assureurs, personnes de droit privé, qui règlent une
indemnité au titre d'un contrat, qui sont partie à une procédure d'indemnisation,
pourraient devenir partie prenante dans des structures publiques qui
sont amenées notamment à évaluer les projets de vie des personnes en
situation de handicap ? Les assureurs ont-ils vocation à s'immiscer
dans la vie privée des victimes ? Ainsi, le fait de payer sa dette donnerait-il
des droits ? Peut-on alors sérieusement parler de procès équitable ?
Les assureurs n'ont absolument rien à voir avec le "projet de vie" de
la victime d'un dommage corporel, d'autant que cette notion très floue
touche à l'intimité des personnes. Une telle ingérence est intolérable
et juridiquement infondée. Aussi, il faudrait selon les assureurs discuter
avec la victime de son projet de vie pour mieux appréhender son droit
à indemnisation. Or, dans tout procès, lorsqu'une partie est condamnée
à payer une indemnisation à une autre partie, jamais on ne demande des
comptes à la partie gagnante afin de connaître son projet de vie. Dès
lors, pourquoi introduire cette notion pour les personnes en situation
de handicap ? Faut-il donc considérer qu'elles doivent être mises sous
un régime de super protection : un juge des tutelles et de surcroît
un assureur ?
La tentative de mainmise sur l'indemnisation et sur la vie des victimes
ne s'arrête pas là. Les assureurs ont aussi la prétention de vouloir
s'occuper de leur réinsertion dans le monde du travail. En effet, on
peut aussi lire dans ce "livre blanc", qu'il conviendrait
"d'étudier les moyens à mettre en place pour privilégier l'insertion
socioprofessionnelle des victimes de dommages corporels lourdement handicapées".
Ainsi, le projet de vie concernant la réinsertion professionnelle des
personnes lourdement handicapées permettrait-il en réalité de ne plus
régler d'indemnisation totale au titre du préjudice professionnel, dès
lors que la réinsertion serait possible... Selon quels critères ? Des
personnes traumatisées crâniens graves et blessées médullaires, notamment,
n'ont pas de comptes à rendre aux assureurs, et ces derniers n'ont pas
à s'occuper de la "reconquête de leur dignité" ! Enfin, selon ce
document, "le délai maximal entre la date de consolidation médico-légale
et l'établissement du projet de vie doit être fixé réglementairement".
La volonté affichée des assureurs est donc bien de retarder encore et
encore l'indemnisation et de la minimiser, et ce avec le recours, semble-t-il,
au pouvoir réglementaire.
Le coeur du projet est bien ailleurs. On sait, en effet, que la profession
estime que l'inflation des indemnisations créerait un risque financier
(ce qui n'est sans doute pas faux, l'assurance, entreprise économique,
doit des comptes à ses actionnaires !). Cette inflation est imputée
au juge qui, appréciant in concreto, n'est pas tenu par l'intérêt
de l'assureur. Pourquoi cette inflation ? Parce que les victimes et
leurs avocats savent le juge plus attentif que le régleur à l'argumentaire
fondant les demandes sur la référence à la dignité, à l'atteinte identitaire.
Parce que l'expert judiciaire est plus à l'écoute des souffrances que
le médecin examinateur de l'assurance, parfois plus occupé à rechercher
des facteurs minorants. En règle générale, les victimes ont appris à
se défier des assureurs, le nombre d'avocats spécialisés croit, la jurisprudence
est de plus en plus favorable aux victimes.
Ainsi, pour mieux sauvegarder les intérêts financiers des assureurs,
deux principes de droit sont remis en cause dans le "livre blanc" :
la liberté du juge et le principe de la réparation intégrale des préjudices.
L'argument développé pour justifier cette position est le concept "d'équité",
qui conduit à poser comme principe : "A préjudice égal, indemnisation
égale", affirmation a priori indiscutable, mais tellement réductrice
qu'elle est fausse... et utopique dès lors qu'on intègre dans le même
champ d'application la solidarité nationale (Sécurité Sociale) et la
mutualisation du risque "tiers responsable" (assurance automobile).
Espérons que la teneur de ce "livre blanc", qui s'adresse au premier
chef aux hommes politiques, leur donnera assez de sagesse pour qu'ils
n'acceptent pas de faire des économies sur les personnes en situation
de handicap, au risque d'anéantir tout le travail des tribunaux, des
avocats spécialisés, des associations, et de la doctrine sur la réparation
intégrale du préjudice corporel...
Catherine Meimon Nisenbaum,
avocate au Barreau,
Amiral (E.R) Jean Picart, ancien président de l'Union Nationale des
Associations de Familles de Traumatisés Crâniens (U.N.A.F.T.C.),
juin 2008.
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Catherine
Meimon Nisenbaum,
avocate au Barreau de Paris |
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