L’information couve depuis un an, l’Association Valentin Haüy (AVH) étudie une restructuration globale : vente de son siège parisien de la rue Duroc (7e), situé à proximité de l’INJA-Louis Braille dans le quartier parisien de la déficience visuelle, pour en transférer les services dans la résidence autonomie pour personnes déficientes visuelles âgées de la rue Petit (19e).

La terrasse de la cour intérieure

Ce projet résulte du refus des salariés du siège de quitter Paris, mettant en échec, avec l’appui de leurs syndicats, un projet de transfert à Bagneux (Hauts-de-Seine) qui était dans l’air au printemps 2024. La direction s’est rabattue sur son deuxième gros immeuble, la résidence autonomie dont les occupants seraient déménagés à l’horizon 2028 dans un immeuble à construire au sein de la Zone d’Aménagement Concerté des Groues La Folie, à Nanterre dans les Hauts-de-Seine, pour près de 60 millions d’euros. Ce « Campus AVH » de 7.500m² regrouperait le centre de rééducation et formation professionnelle, la résidence autonomie, les foyers de travailleurs et l’Entreprise Adaptée afin, selon la direction, de mutualiser les coûts et la gestion bâtimentaire. Soit des activités variées occupant actuellement 12.000m2 de locaux à caser dans un immeuble de 7.500m2. Si une gare toute neuve du RER E est située à proximité, cette ZAC essentiellement composée d’immeubles de bureaux, comptant peu d’habitants et de vie sociale, est en chantier pour au moins 10 ans encore. Ce déménagement est rejeté par les résidents âgés de l’AVH qui en appellent aux valeurs humanistes de l’association.

Des résidentes heureuses et actives

Installée dans un immeuble construit en 1994 au sein d’une petite rue à 5 minutes à pied de la mairie d’arrondissement et du parc des Buttes-Chaumont, la résidence autonomie héberge plus d’une trentaine de personnes âgées aveugles ou malvoyantes n’ayant pas besoin de soins médicaux permanents.

Une résidente fait de la poterie dans l'atelier dédié 2

« Je m’y plais, comme mes camarades, plaide Lydie Adenet-Louvet, 79 ans, résidente depuis 2016. C’est pour cela que nous voulons rester sur place. On s’entend bien, c’est une petite famille. » Il n’y a que 35 résidents, et une partie des studios a été transformé en hôtellerie afin de réduire le déficit comptable de l’établissement. Déficit chronique, d’ailleurs, (comme on le relevait dans ce reportage de mars 2007 et cet article publié 10 ans plus tard) mais en partie résorbable : « En un an, précise une autre résidente, Jelly Le Bourgeois, le déficit est descendu de 700.000€ à 500.000€ grâce aux studios remplis par l’hôtellerie, qui ne sont plus taxés parce qu’ils restaient vides. » Et grâce à une meilleure communication, des entrées de nouveaux résidents sont en cours : « La directrice en poste depuis 2 ans est désolée par ce projet de déménagement, poursuit Jelly Le Bourgeois. Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas passer pour une menteuse en faisant rentrer des personnes en ce moment, et elle leur annonce que peut-être dans 3 ans il faudra s’en aller. C’est un drame pour elle, qui n’avait pas été prévenue en prenant son poste, et pour les personnes qui arrivent, et d’autant plus pour nous qui avons ici tous nos repères. Je suis bien placée pour savoir que quand on ne voit plus, c’est extrêmement difficile de se repérer ailleurs, et encore plus dans une résidence construite dans une ZAC où il n’y a rien autour. »

L'atelier de poterie

Dans la résidence de la rue Petit, Jelly Le Bourgeois fait de la gym tonique avec un professeur spécialisé en déficience visuelle mandaté par le comité AVH de Paris, assiste à des conférences et concerts proposés sur place, participe à des jeux de société. Elle a mémorisé le plan du quartier et va aux concerts des élèves du Conservatoire national (15 minutes à pied), visite des musées grâce aux Auxiliaires des aveugles, assiste à des concerts à l’Opéra Garnier, et avec les beaux jours reprendra ses randonnées, la plupart du temps accompagnées. Toutes ces activités seront en péril en cas de déménagement dans le département voisin : ce qui est proposé aux résidents de Paris n’est pas offert à ceux qui habitent au-delà du périphérique, il en sera de même pour tous les résidents.

Attachées au quartier et à la résidence

« Je m’y plais beaucoup », clame Véronique Linard, voyante logeant ici avec son compagnon aveugle décédé il y a quelques mois, et qui a demandé à rester : « J’assiste ici aux conférences, au café-philo mensuel, à l’extérieur aux concerts du Conservatoire, parfois à la Philharmonie, je me promène dans le parc de la Villette, et j’anime un atelier. »

Le salon

Résidente depuis 2011, Michelle Glanard travaillait au siège de l’AVH. « Ce qui a été formidable pour moi, c’est qu’il y a à proximité un magasin de harpes. C’était un rêve d’enfance, je voulais jouer de la harpe. » Mais elle n’a pas osé, freinée dans sa jeunesse par sa déficience visuelle, jusqu’à ce qu’elle pousse la porte de ce magasin où elle a reçu un excellent accueil. Depuis, elle a appris avec un professeur, joue dans son appartement : « Ça a été une découverte extraordinaire. » Elle aussi va aux concerts du Conservatoire, à la Philharmonie, se promène dans le quartier avec son chien-guide. Les résidents ont tout le nécessaire à une vie paisible, soins médicaux, commerces, activités variées.

Bruits de couloir et information déshumanisée

Les résidents ont d’abord appris le projet de déménagement par des rumeurs, jusqu’à ce que la directrice informe Jelly, qui siège au Conseil de Vie Sociale. Une réunion des résidents a été organisée le 20 février dernier en présence du nouveau directeur général de l’AVH, Balthazar Milot, en poste depuis mars 2024 pour conduire la restructuration de l’association.

La gare RER de Nanterre La Folie bordée d'immeubles de bureaux ©Bretwa

« On s’est rendu compte qu’il était déterminé, recruté pour faire, excusez-moi du terme, le sale boulot. A partir de là, ce n’était plus une concertation, un échange paisible, parce que pour ce directeur c’était fait. Il est revenu le 12 mars, accompagné du président [aveugle] de l’association, Sylvain Nivard. On a cru comprendre qu’il était étonné de notre résistance, de la création d’un comité de défense. » Direction et gouvernance ne s’attendaient pas à cela, d’autant qu’il n’y a pas de syndicat dans la résidence. « On a fait valoir l’aspect humain, poursuit Jelly, alors que le directeur ne nous présente que l’aspect financier, avec mutualisation des moyens, mais ils auraient dû le faire avant, effectuer des travaux pour diminuer le coût énergétique. Monsieur Milot l’a balayé d’un revers de main en disant On n’a pas l’agrément, on peut pas faire de travaux ici. »

L’impossible transformation en bureaux

« Ils exercent aussi une forme de chantage en disant Si on ne ferme pas ici, dans 4 ans c’est terminé, de toutes les façons il n’y aura plus de résidence parce qu’on n’aura plus d’argent, complète Véronique Linard, pour nous faire accepter ce projet de partir à Nanterre. »

Entrée du siège de l'AVH

« Est-il possible qu’un immeuble avec des studios d’habitation puisse se transformer en immeuble de bureaux ? Interroge Michelle Glanard. Il y a une salle d’eau par studio, cela nécessiterait d’énormes travaux. » La direction leur a répondu avoir l’autorisation : « Ce serait des bureaux sans être des bureaux, se souvient Véronique Linard. A ma question Est-ce que vous avez le droit et l’autorisation de transformer un immeuble d’habitation en immeuble de bureaux, étant donné qu’il nous semble que c’est la politique inverse de la ville de Paris, Monsieur Milot nous a répondu oui. » Ce qu’il nous confirme : « Le siège de l’AVH, ce ne sont pas des bureaux, c’est un EICSP [équipement d’intérêt collectif et service public]. » Mais il reconnaît que la résidence est un immeuble de logements, suivi en cela par le secrétaire général de l’AVH, Bruno Grêlé : « La destination de la résidence est des logements. Tant qu’on ne vend pas, on peut changer l’activité sans faire une demande de changement d’affectation. » L’association pourrait donc librement transformer les logements en bureaux.

Un couloir de la résidence autonomie

« Il faut faire un changement d’affectation et demander une autorisation, contredit l’architecte spécialisée en accessibilité Nadia Sahmi. D’abord parce que les pompiers n’interviennent pas de la même façon en fonction de l’inscription d’un immeuble sur leur registre. Ensuite parce que les impôts ne sont pas les mêmes. L’EISCP est une niche financière qui n’a rien à voir avec la conformité incendie qui nécessite des déclarations légales. Et il faut obtenir un permis de construire en cas de changement de destination d’un immeuble. » L’AVH devra obtenir ce permis de la ville de Paris alors que depuis 25 ans sa politique est de refuser la transformation de logements en bureaux, afin de gagner des habitants. Nadia Sahmi s’interroge sur la manoeuvre : « Invoquer l’EISCP semble un moyen de contourner la réglementation, d’arnaquer le système pour ne pas avoir à déposer un permis de construire. »

L’humain victime de l’argent ?

« Le modèle économique de la résidence autonomie est difficile à tenir, reprend Bruno Grêlé. On ne peut pas faire supporter tous les coûts par les résidents. »

La ZAC des Groues

Il dresse un portrait flatteur de la ZAC des Groues, à La Folie Nanterre : « L’État aménage, des immeubles sont construits, une école vient d’ouvrir à coté du RER, c’est une ZAC multi-activités avec logements, bureaux, commerces, activités associatives et municipales. Nanterre est une préfecture active en matière associative, de grandes associations nous demandent des rendez-vous. La mairie est favorable à notre installation, on ne veut pas créer un ghetto pour personnes handicapées, mais un lieu ouvert sur la ville. D’abord ce sera leur choix, on fera en sorte que ce soit le mieux possible. Demander à des personnes de 80 ans en moyenne de s’y installer, on a conscience que pour elles c’est un énorme choc, on a 3 ans pour travailler le projet. »

Le salon

« Les valeurs de l’AVH, c’est de s’occuper des personnes qui sont déficientes visuelles et d’arriver à le faire à l’avenir, ajoute Balthazar Milot. On a plusieurs solutions : soit on continue à aller dans une situation où on ne regarde pas les finances, on s’en fiche et on va dans le mur, soit on se dit que l’oeuvre de l’association est de servir les déficients visuels depuis 135 ans et d’essayer de le faire pendant les 135 prochaines années. Pour cela, il faut avoir la latitude financière, et aujourd’hui on la perd entièrement. Bien sûr, avec des résidents qui sont dans une forme d’émotion et moi avec des arguments financiers et de rationalité, il est certain que je ne peux pas remporter cette bataille. »

La cuisine pédagogique

Les pouvoirs publics, ville et département de Paris, Agence Régionale de Santé, les élus, ont été contactés, sont venus sur place sans apporter de réponse. Paris a refusé d’agréer la résidence autonomie afin que les occupants soient éligibles à l’aide sociale, en répondant qu’il n’y avait pas de besoin sur son territoire. Et parce qu’elle a transféré 80% de son patrimoine en 2013 à une fondation qui lui a versé en moyenne annuelle 3,3 millions d’euros, l’AVH voit ses capacités financières réduites malgré un bilan comptable 2023 affichant 30 millions d’euros de valeurs immobilisées à l’actif et 42 millions de fonds propres. En parallèle, la Fondation Valentin Haüy a vu en 2023 son actif progresser de plus de 30 millions en 12 ans pour dépasser 111 millions, sans pour autant augmenter son soutien à l’AVH. Il se confirme bien qu’en cédant 80% de ses actifs à une fondation parallèle, l’AVH a tiré une balle dans le pied de chacun de ses usagers. Naguère, l’Association Valentin Haüy ajoutait à son nom « pour le bien des aveugles », mention supprimée il y a quelques années ; aujourd’hui, on comprend pourquoi…

Laurent Lejard, avril 2025.

Partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *